Compagnie Cap Sur Scène

Compagnie Cap Sur Scène





Imaginons une troupe de théâtre s’inspirant des principes du Thomas More Leadership Institute…

On s’y exercerait à mettre entre parenthèses son « envie d’exister » par soi-même (puisqu’au théâtre on s’oublie pour incarner divers personnages) et pour soi-même (tout spectacle étant destiné à être offert aux spectateurs).

On y réaliserait un « leadership intégral », chacun selon sa « vocation professionnelle », en essayant de « susciter le meilleur » chez ses partenaires de jeu, parce qu’on s’efforcerait de « donner le meilleur de soi-même », ce qui produirait, inévitablement, une belle œuvre commune.

On y pratiquerait un théâtre de l’incarnation, un théâtre de la présence : celle d’abord des personnages rendus présents, re-présentés, puis celle des comédiens tenus, dans leur offrande, à une « présence authentique », enfin, celle des spectateurs qui seraient là pour recevoir ce présent qui leur est fait.

Quel saint patron conviendrait mieux à cette troupe que celui-là même du TMLI ? Or, il se trouve que Jean Anouilh a écrit sur le saint une pièce magnifique, son œuvre testamentaire en quelque sorte : Thomas More ou l’homme libre.

La pièce associe, de manière très originale, le théâtre et le cinéma. Nous lui associerions en outre la musique polyphonique de la Renaissance et resterions ainsi fidèles à la vocation de Cap sur Scène : faire dialoguer les arts et réunir des hommes pour créer de beaux spectacles.






NOTE D’INTENTION DU METTEUR EN SCÈNE

  THOMAS MORE OU L'HOMME LIBRE est une pièce d’Anouilh retraçant le destin exceptionnel du premier chancelier d’Henri VIII, grand humaniste auteur de l'Utopie, ami d'Érasme, père de famille très investi dans l'éducation et l'instruction de ses enfants, plein d'humour et de joie de vivre, fin politique et fervent catholique. Sa liberté de conscience et sa foi intègre l’ont conduit à refuser de prêter le serment faisant d'Henri VIII le chef d'une nouvelle Église (l'Église anglicane), le coupant ainsi de l'Église catholique romaine. Henri VIII en effet n'acceptait pas que le pape ne l’autorise pas à divorcer de sa première femme pour pouvoir épouser Anne Boleyn (qu'il fera décapiter ensuite, de même que les épouses qui suivront : on sait qu'Henri VIII a servi de modèle à Barbe-Bleue !) Le roi, qui appréciait pourtant beaucoup Thomas More, le fit décapiter, lui aussi, en 1535…

La Compagnie Cap sur Scène montera cette superbe pièce en partenariat avec le TMLI (Thomas More pour le Leadership Intégral, https://www.tmli.org/), qui s’appuie sur l’exemple de Saint Thomas More et fait rayonner son œuvre.

Ma mise en scène s’efforcera de souligner trois aspects qui me semblent essentiels dans cette pièce d’Anouilh, les deux premiers se retrouvant d’ailleurs dans la personnalité même de Thomas More : d’abord, sa profonde humanité, qui incite à un jeu authentique, intériorisé, incarné. Ensuite, son esprit d’enfance (qui n’a rien à voir avec la puérilité) : il y a des enfants dans la pièce, et les personnages, aussi bien Thomas More qu’Henry VIII ou Cromwell, se réfèrent souvent à l’enfant qu’ils ont été. Enfin, sa mise en abîme de la création artistique, qui fait que le théâtre y est dévoilé, exhibé comme tel, aux antipodes  de toute ambition réaliste, de toute recherche d’illusion théâtrale.

On sait qu’Anouilh avait classé ses pièces en Pièces roses, Pièces noires, Pièces brillantes, Pièces grinçantes, Pièces costumées, Pièces baroques, Pièces secrètes et Pièces farceuses. Il aurait sans doute placé Thomas More ou l’homme libre dans les Pièces costumées, à côté de L'Alouette et de Beckett ou l'Honneur de Dieu. Or, cet appellatif rend bien compte, me semble-t-il, des trois dimensions de l’œuvre :je vais donc partir de là pour les expliciter et présenter du même coup mon parti-pris de mise en scène.

 L’humanité de Thomas More ou l’homme libre.

Des pièces comme l’Alouette, évoquant le destin de Jeanne d’Arc, Beckett ou l’honneur de Dieu, parlant de l’archevêque Thomas Becket de Canterbury, assassiné sur ordre d’Henri II, ou encore Thomas More ou l’homme libre, auraient pu être regroupées sous un autre terme que celui de Pièces costumées : ce sont aussi bien des Pièces historiques, par exemple. Mais l’histoire est associée à un contexte, à un cadre, ce qui implique au théâtre des contraintes de décor, de « couleur locale », comme le préconisait le drame romantique, au détriment parfois peut-être de la simple présence humaine, écrasée par le décorum qui l’entoure. Or, dans ces trois pièces, Anouilh veut surtout mettre en évidence de belles figures humaines, il centre son intrigue sur un héros éponyme autour duquel gravitent les autres personnages, qui ne peuvent le soutenir ou s’y opposer que s’ils sont, comme lui, nuancés, subtils, mais jamais schématiques. Chaque personnage a ainsi son importance, son individualité, qu’il parle beaucoup ou peu,  qu’il soit sympathique comme Margaret, la fille de More, d’une intelligence diabolique comme Cromwell, ou sournois comme Rich. Même Alice More, un personnage plutôt comique dans ses jérémiades, a sa profondeur, dans la mesure où Thomas fait de son épouse la personnification de sa propre conscience morale. C’est ainsi qu’il dit aux Conseillers le remettant en cause : « Vous mettrez treize fois ma conscience en accusation, Messieurs. Elle se défendra devant vous. Et croyez-moi, je la connais, elle est scrupuleuse et fière. Si elle se trouve une seule fois en défaut, elle fera amende honorable. (Il est redevenu souriant.) Sinon, comme Dieu et le Roi ont voulu que ce soit elle qui décide... nous nous inclinerons, vous et moi, devant elle... (Il rit un peu et leur confie :) Vous savez, je n'en fais pas toujours ce que je veux !... Vous êtes mariés, Messieurs, pour la plupart, je ne vous l'apprends donc pas : quand un homme a une ménagère pleine de vertu et de rigueur, il est bien rare, si arrogant qu'il soit dans le monde, qu'il ne file pas doux à la maison. » Plus loin, il fait gentiment remarquer à sa femme : « Ma conscience est comme vous, Alice, une très bonne femme, mais un peu difficile à vivre. » Bien sûr, il y a des personnages superficiels, comme lord Ausley, dont Thomas More dit à sa fille que « c’est un homme charmant. Il passe en dansant au milieu des choses, et il n'est pas mauvais, remarque bien – mais quand il a passé il ne reste rien qu'une trace de parfum dans l'air. Il doit en falloir aussi pour l'équilibre du monde puisque Dieu en a fait beaucoup de pareils... Mais c'est avec eux qu'Il a été le plus dur : je crains que cette vallée de fleurs qu'ils traversent ne mène nulle part. » Quelle hauteur de vue prend Thomas More en en parlant, lui donnant de la sorte une profondeur presque métaphysique ! C’est dire que les comédiens ne pourront jamais faire les fantoches, les marionnettes, ni jouer de manière mécanique, caricaturale. Ils devront au contraire incarner leur personnage, dans une interprétation intériorisée et authentique : il y a, dans le théâtre d’Anouilh, et particulièrement dans cette pièce de la fin de sa vie, une profonde humanité qu’il s’agit de respecter et de servir. Peu importe dès lors les décors, la couleur locale, car pour ancrer les personnages dans une époque, les costumes suffiront. Ils n’en sont pas moins nécessaires : comme ce sera parlant, si le Thomas More d’Anouilh ressemble à celui d’Hans Holbein le Jeune, qui en a fait un si beau portrait, en attachant d’ailleurs autant d’importance aux traits du visage qu’au rendu des tissus ! Car, au théâtre plus qu’ailleurs, l’habit fait le moine, et c’est, je crois, dans cet esprit qu’Anouilh appelait certaines de ses pièces « costumées » : il s’agit de pièces où le projecteur est braqué sur les personnages, enracinés dans leur époque, et où le spectateur peut ainsi reconnaître le héros mis en scène, parce qu’il ressemble aux représentations qui en ont été faites.

 Thomas More ou l’homme libre et l’esprit d’enfance.

 
Le terme de Pièces costumées évoque aussi pour moi les « jeux déguisés » de mon enfance. On se costume, on se déguise, pour s’amuser. Il s’agit moins de se masquer, de mentir, que de jouer, le jeu étant le propre de l’enfance. Or, les enfants sont bien présents dans la pièce d’Anouilh, avec Jenny, Cecily, Jack, petits-enfants de Thomas More, qui nous émerveillent par leur fraîcheur et leur drôlerie. Thomas More lui-même, avec son humour plein de tendresse, a gardé l’esprit d’enfance, on le perçoit bien, par exemple, lorsqu’il dit à Margaret, sa fille chérie : « Je crois que tu es une fille trop indulgente, Margaret, tu m'élèves mal !... » Et les enfants lui manquent beaucoup, comme il le confie à Margaret venue le visiter alors qu’il est emprisonné dans la Tour de Londres : « Je manque de cris d'enfants ici. Le concierge de la porte sud a une petite fille. En montant sur mon banc, j'arrive quelquefois à l'apercevoir dans la cour. Mais c'est une petite prisonnière déjà, elle est sage et ne crie jamais. » D’autres personnages, nettement moins innocents, ont, eux aussi, la nostalgie de l’enfance, d’une pureté perdue. C’est ainsi que le roi confie à Anne Boleyn : « Je suis roi. Et j'ai ma besogne de roi que les hommes s'acharnent à rendre puante. Quelquefois à Westminster, pendant la messe, je regarde l'enfant de chœur. Je voudrais être l'enfant de chœur. » De même, Cromwell pénétrant dans la cellule de More et le trouvant en train de dormir « comme un enfant » lui dit : « Heureux sommeil des consciences tranquilles !... Je vous admire beaucoup, Sir Thomas. (Il répond souriant au regard froid de More.) Je sais que vous me tenez pour une canaille et un serviteur douteux de mon prince, mais il y a au cœur des canailles, je ne vous l'apprends pas, vous qui savez tout du cœur des hommes – une curieuse nostalgie de l'honnêteté. J'ai été un petit garçon moi aussi, Sir Thomas, rêvant sur des livres d'images... (More qui le regarde avec curiosité ne répond pas. Il ajoute :) Et puis j'ai compris que la vie n'était pas une histoire en images et qu'il fallait refouler cette nostalgie-là pour survivre. » L’enfance affleure donc chez les personnages d’Anouilh, du plus pur au plus crapuleux, et les comédiens seront bien inspirés d’en tenir compte. Même Anne Boleyn est une petite fille, plus qu’une femme fatale. « Elle a éclaté de rire comme une enfant”, dit une didascalie. Son badinage a l’innocence de l’enfance, et pourtant, quelle ironie tragique, quand on sait que la pauvre reine finira décapitée, comme Thomas More, comme Cromwell et comme les autres épouses d’Henri VIII… « Je peux le dire à mon Seigneur, tant qu'il aimera la baiser, il ne me fera pas couper la tête, mais depuis que je suis toute petite... (Elle lui dit comiquement à l'oreille :) la Bible m'ennuie... (Elle joue avec sa barbe.) Je te dis ça à toi, Henri, parce que tu es mon amant... Mais ne le répète pas au Roi ! Tu sais que c'est le chef de l'Église maintenant, ça pourrait me faire des ennuis... » Les jeux d’enfants, chez Anouilh, nous conduisent ainsi à la lisière du tragique, tout en redoublant le jeu théâtral en écho.
 

Thomas More et la multiplication des langages artistiques


Il y a d’autres échos dans le théâtre d’Anouilh, qui prennent parfois beaucoup d’importance. Ainsi, à première lecture de la pièce, on se demande s’il ne s’agit pas d’un scénario de film. En réalité, les deux langages dialoguent et se mettent réciproquement en valeur : on le comprend bien lorsqu’Anouilh décrit ainsi la scène du jugement de Thomas More à Westminster : « Cette séquence muette doit être sinistre et grandiose et presque surréaliste, dans le jeu étrange et lent du cérémonial. Jeu des visages. Plans de l'atmosphère sinistre de tous ces hommes puissants qui en traquent un seul qui se tient fier et droit devant eux et leur répond dignement avec une sorte de mépris. On jouera sur les gros plans des visages, la psychologie de chacun. La tristesse angoissée de Norfolk qui siège parmi les Lords, l'agacement poliment ennuyé de Lord Ausley, la haine maladive de Rich, la curiosité impassible de Cromwell, qui dessine nonchalamment des têtes de juges sur ses papiers. L'interrogatoire de Rich et des deux témoins, hommes simples qui portaient les caisses de livres, doit donner   lieu à un certain suspense de film muet pendant qu'on entend la voix de Rupert expliquer [ce qui se passe]. » En outre, cette « voix de Rupert » n’est pas celle d’un comédien, c’est celle du biographe de Thomas More, qui a décidé d’écrire la vie de son beau-père. Ce qui crée un autre écho, un utre dialogue, intéressant et original, entre l’écriture biographique et le théâtre. Dans la pièce de Robert Bolt, Thomas More ou l’homme seul (1963), il n’y a pas, me semble-t-il, ces différents langages, ils n’y sont pas en tout cas dans le film de Fred Zinnemann qui en a été tiré, Un homme pour l’éternité (1966). Ainsi, chez Anouilh, ce sont trois écritures, trois arts qui se répondent avec subtilité : le cinéma, la biographie, le théâtre.

Il ne nous sera pas possible de conserver la dimension cinématographique de Thomas More ou l’homme libre : il faudrait des moyens que nous n’avons pas. Je l’ai remplacée en insérant des images de portraits et tableaux célèbres contemporains des personnages principaux : il y aura donc de la « peinture dans le théâtre » au lieu de « cinéma dans le théâtre ». Mais j’ai conservé le « théâtre dans le récit » de Rupert, le gendre de Thomas More, et je me suis interrogée sur le sens de ces imbrications de différents langages artistiques. J’y reconnais un procédé cher à Anouilh, celui du « théâtre dans le théâtre ». Dans d’autres pièces, comme La Répétition ou l’Amour puni (1950) ou La Grotte (1961), il l’utilise abondamment. Même dans Thomas More ou l’homme libre, on le rencontre au détour de la dernière conversation entre le père et sa fille : « MARGARET. J'ai rencontré Master Harry Patterson, l'autre jour c'était un homme qui vous aimait bien – il m'a demandé tout naturellement : "Et où est votre père ?" Et quand je lui ai répondu : "Toujours à la Tour", il a sursauté, sincèrement je crois, et s'est écrié avec humeur : "Comment ? Mais qu'est-ce qui l'empêche donc de prêter le serment ? Je l'ai bien prêté, moi !" THOMAS MORE rit gentiment. - C'est là un bon mot de comédie ! Un bon mot ingénu, comme les auteurs de pièces n'en trouvent que rarement… » Anouilh aime ainsi montrer du doigt l’artifice de l’écriture théâtrale, en parlant de théâtre – et même de comédie ! – aux moments les plus tragiques. Le cinéma, de même, aurait mis en évidence les artifices du langage dramatique, ce que fait aussi le récit de Rupert. Tous ces redoublements, jeux d’écho, mises en abîme, permettent au théâtre d’Anouilh, et en particulier à sa pièce sur Thomas More, d’échapper à la tentation du réalisme : il ne faut pas vouloir faire « comme dans la vie », ni imiter servilement le personnage dont on répéterait le rôle ainsi qu’un perroquet. L’ambition d’une pièce comme Thomas More ou l’homme libre est plus élevée, et la mise en scène que j’en propose essayera d’être à la hauteur, tout comme, je l’espère, le jeu des comédiens : il s’agit de pressentir et de faire pressentir, en multipliant les approches et langages artistiques, ce qui fait la vérité et la grandeur de l’homme, par-delà tous les masques et faux-semblants que le théâtre, en les exhibant, permet de faire tomber.

Véronique Maas, le 7 juin 2021.