Compagnie Cap Sur Scène

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THOMAS MORE OU L'HOMME LIBRE est une pièce de Jean Anouilh retraçant le destin exceptionnel du premier chancelier d’Henri VIII, écrivain humaniste auteur de l'Utopie, ami d'Érasme, père de famille très investi dans l'instruction de ses enfants, plein d'humour et de joie de vivre, fin politique et fervent catholique. Sa liberté de conscience et sa foi intègre le conduisirent à refuser de prêter le serment qu’exigea Henri VIII lorsqu’il voulut être reconnu chef de l’Église d’Angleterre. Le roi autocrate, qui appréciait pourtant beaucoup Thomas More, le fit décapiter en 1535…

La Compagnie Cap sur Scène a monté ce spectacle poignant en s’appliquant à souligner l’humanité profonde qui irrigue la pièce de Jean Anouilh comme elle caractérise le personnage de Thomas More. Même si l’intrigue est centrée sur le héros éponyme, les personnages gravitant autour de lui ne peuvent s’y opposer ou au contraire le soutenir que parce qu’ils sont, comme lui, nuancés et subtils. Chacun a donc son importance, qu’il parle beaucoup ou peu, qu’il soit sympathique comme Margaret, la fille de More, d’une intelligence diabolique comme Cromwell, sournois comme Rich ou comique comme Alice More.

Thomas More ou l’homme libre embrasse ainsi toutes les facettes de l’humanité, des plus tragiques aux plus comiques, des plus tendres aux plus violentes. En convoquant différents arts aux côtés du théâtre (costumes et peintures historiques, musiques et danses Renaissance), le spectacle cherche à faire ressortir ce qui constitue la beauté, la vérité et la grandeur de l’homme, à travers la magnifique figure de Sir Thomas More.


THOMAS MORE OU L’HOMME LIBRE est une pièce posthume de Jean Anouilh (1910-1987)

AVEC Philippe Bataille : Lord Norfolk, un juge, l’archevêque de Canterbury et un homme au bal, Brigitte Bescherelle : Lady Allington, une servante, Augustin de Dadelsen : Richard Rich, secrétaire de Cromwell, et un valet, Sara Ehrhard : Margaret Rupert, fille de Thomas More, Madeleine et Marguerite Ehrhard, Léonore et Timothée Wintenberger : les enfants de Margaret et de Rupert, Joël Grimaud : Thomas More, Sylvain Herry : Henri VIII, un juge et le curé de Croydon, Caroline Lepitre : Anne Boleyn, une servante, une dame au bal, Véronique Maas : Alice More, Jean-Baptiste Palmade : Lord Ausley, Rupert, un évêque ; Gary Roland : le tailleur, le moine Blackfair, le lieutenant, un valet ; Antoine Scherrer : Thomas Cromwell 1er secrétaire du roi, et un juge.

CONFECTION DES COSTUMES : Servane Gerbault pour Thomas, Alice et Margaret More, Jeanine Marie-Luce pour Anne Boleyn, Anne-Marie Gluck pour les trois juges, l’archevêque, le curé de Croydon et le docteur Wilson.

Les autres costumes ont été loués au Théâtre de la Mare au diable (Palaiseau).

TABLEAU DE LA DÉCAPITATION : Olivier Maas 

 

CHORÉGRAPHIE DE LA SCÈNE DU BAL : Ana Yepes 

 

RÉALISATION ET MISE EN SCÈNE : Véronique Maas, assistée de Jean-Baptiste Palmade

 



 




 

THOMAS MORE OU L’HOMME LIBRE de Jean Anouilh :  NOTE D’INTENTION DU METTEUR EN SCÈNE

 

                 THOMAS MORE OU L'HOMME LIBRE est une pièce de Jean Anouilh retraçant le destin exceptionnel du premier chancelier d’Henri VIII, grand humaniste auteur de l'Utopie, ami d'Érasme, père de famille très investi dans l'éducation et l'instruction de ses enfants, plein d'humour et de joie de vivre, fin politique et fervent catholique. Sa liberté de conscience et sa foi intègre l’ont conduit à refuser de prêter le serment qu’exigea Henri VIII lorsqu’il voulut être reconnu comme chef d'une nouvelle Église (l'Église anglicane), se coupant ainsi de l'Église catholique romaine. Henri VIII s’opposait en effet au pape, qui ne l’autorisait pas à divorcer de sa première femme pour pouvoir épouser Anne Boleyn. Henri VIII, qui appréciait pourtant beaucoup Thomas More, ne supporta pas son objection de conscience et le fit décapiter le 22 juin 1535…

                La Compagnie Cap sur Scène monte cette superbe pièce en partenariat avec le TMLI (Thomas More pour le Leadership Intégral), association placée sous le patronage de saint Thomas More, d’Amnesty International – qui partage avec Thomas More une même exigence de liberté –, du Nombre d’Or, compagnie parisienne dirigée par Patrice Ponsot, ayant monté de nombreuses pièces, souvent de Jean Anouilh, et les ayant jouées au bénéfice d‘associations humanitaires, sociales ou caritatives, et de la Ville de Palaiseau.

                Ma mise en scène souhaite dégager trois aspects qui me semblent essentiels dans la pièce de Jean Anouilh, les deux premiers se retrouvant d’ailleurs dans la personnalité même de Thomas More : d’abord, une profonde humanité, ce qui invite à un jeu sincère, intériorisé, incarné. Ensuite, un esprit d’enfance (qui n’a rien à voir avec la puérilité, mais correspond plutôt à une fraîcheur, une simplicité, une authenticité) : il y a des enfants dans la pièce, et les personnages, aussi bien Thomas More qu’Henry VIII ou Cromwell, se réfèrent souvent à l’enfant qu’ils ont été. Enfin, j’aimerais valoriser un troisième aspect propre à la pièce d’Anouilh, qui consiste en une mise en évidence de la création artistique : non seulement le théâtre y est dévoilé, exhibé comme tel, aux antipodes de toute ambition réaliste, de toute recherche d’illusion théâtrale, mais il est aussi souligné, redoublé par d’autres modes d’expression artistique qui lui font écho.

                Jean Anouilh avait classé ses œuvres théâtrales en Pièces roses, noires, brillantes, grinçantes, costumées, baroques, secrètes et farceuses. S’il avait terminé l’adaptation, réalisée à la fin de sa vie, de son scénario de film en pièce de théâtre, il aurait sans doute placé Thomas More ou l’homme libre dans les Pièces costumées, à côté de L'Alouette et de Becket ou l'honneur de Dieu. C’est pourquoi je partirai de cette appellation pour expliciter les trois dimensions de l’œuvre qui m’ont conduite à certains choix de mise en scène.


                 L’humanité de Thomas More ou l’homme libre.

                Des pièces comme l’Alouette, évoquant le destin de Jeanne d’Arc, Beckett ou l’honneur de Dieu, parlant de l’archevêque saint Thomas Becket de Canterbury, assassiné sur ordre d’Henri II, ou encore Thomas More ou l’homme libre, auraient pu être regroupées sous le terme de Pièces historiques. Mais l’histoire est associée à un contexte, à un cadre, ce qui implique au théâtre des contraintes de décor, de « couleur locale », comme le préconisait le drame romantique, au détriment parfois peut-être de la simple présence humaine, écrasée par le décorum qui l’entoure. Or, dans ces trois pièces, Anouilh veut avant tout mettre en évidence de belles figures humaines, il centre son intrigue sur un héros éponyme autour duquel gravitent les autres personnages, qui ne peuvent le soutenir ou s’y opposer que s’ils sont, comme lui, nuancés, subtils, mais jamais schématiques. Chaque personnage a ainsi son importance, son individualité, son poids d’humanité, qu’il parle beaucoup ou peu, qu’il soit sympathique comme Margaret, la fille de More, d’une intelligence diabolique comme Cromwell, ou sournois comme Rich.

                Même Alice More, un personnage plutôt comique dans ses jérémiades, a sa profondeur, dans la mesure où Thomas fait de son épouse la personnification de sa propre conscience morale. C’est ainsi qu’il dit aux juges qui le condamnent : « Vous mettrez treize fois ma conscience en accusation, Messieurs. Elle se défendra devant vous. Et croyez-moi, je la connais, elle est scrupuleuse et fière. Si elle se trouve une seule fois en défaut, elle fera amende honorable. Sinon, comme Dieu et le Roi ont voulu que ce soit elle qui décide... nous nous inclinerons, vous et moi, devant elle... Vous savez, je n'en fais pas toujours ce que je veux !... Vous êtes mariés, Messieurs, pour la plupart, je ne vous l'apprends donc pas : quand un homme a une ménagère pleine de vertu et de rigueur, il est bien rare, si arrogant qu'il soit dans le monde, qu'il ne file pas doux à la maison. » Plus loin, il fait gentiment remarquer à sa femme : « Ma conscience est comme vous, Alice, une très bonne femme, mais un peu difficile à vivre. »

                Bien sûr, il y a des personnages superficiels, comme lord Ausley, dont Thomas More dit à sa fille que « c’est un homme charmant. Il passe en dansant au milieu des choses, et il n'est pas mauvais, mais quand il a passé il ne reste rien qu'une trace de parfum dans l'air. Il doit en falloir aussi – pour l'équilibre du monde – puisque Dieu en a fait beaucoup de pareils... Mais je crains que cette vallée de fleurs qu'ils traversent ne mène nulle part. » Quelle hauteur de vue cependant Thomas More prend-il en en parlant, lui donnant de la sorte une profondeur presque métaphysique !     

             C’est dire que les comédiens ne pourront jamais faire les fantoches, les marionnettes, ni jouer de manière mécanique ou trop caricaturale. Il s’agira, dans Thomas More ou l’homme libre, d’incarner son personnage, dans une interprétation intériorisée et authentique : il y a, dans le théâtre d’Anouilh, et particulièrement dans cette pièce de la fin de sa vie, une profonde humanité qu’il convient de respecter et de servir. Peu importe dès lors les décors (qui seront réduits au minimum), la couleur locale. Pour ancrer les personnages dans leur époque, les costumes suffiront. Il n’en reste pas moins que ces costumes ont un rôle très important à jouer : ils correspondent en effet à des « décors faits hommes », adaptés aux mesures du corps humain – sans parler de leur dimension artistique non négligeable, sur laquelle je reviendrai. C’est pourquoi nous nous sommes appliqués, en particulier pour Margaret, Alice et Thomas More, à imiter les costumes des magnifiques portraits d’Hans Holbein le Jeune, leur contemporain, qui a d’ailleurs attaché autant d’importance aux traits du visage qu’au rendu des tissus ! Peut-être, en peinture et au théâtre plus qu’ailleurs, l’habit fait-il le moine… Je vois ici, en tout cas, une des raisons pour lesquelles Jean Anouilh a préféré appeler certaines de ses pièces « costumées » plutôt qu’historiques : il s’agit de pièces où le projecteur est braqué sur les personnages, qui portent sur eux, s’incorporent, grâce à leur costume, le contexte historique de la pièce.
               
                Thomas More ou l’homme libre et l’esprit d’enfance.

                Le terme de Pièces costumées évoque aussi pour moi les « jeux déguisés » de l’enfance. On se costume, on se déguise, pour s’amuser. Il s’agit moins de se masquer, de mentir, que de jouer, le jeu étant le propre de l’enfance.

                C’est dans cet esprit que j’ai trouvé amusant de transformer une table (celle de Thomas More, du Conseil du Roi, du cabinet de l’Archevêque…) en lit (celui de Thomas et Alice More, et celui du Roi et de la Reine), comme des enfants pourraient imaginer de le faire, parce qu’ils se moquent du réalisme des décors. De même, il ne m’a pas semblé gênant d’attribuer plusieurs rôles à un seul comédien : des enfants n’hésiteraient pas une seconde à procéder de la sorte.

                Et certes, les enfants sont bien présents dans la pièce d’Anouilh, avec Jenny, Cecily, Jack, petits-enfants de Thomas More, qui nous ravissent par leur fraîcheur et leur drôlerie. Thomas More lui-même, avec son humour plein de tendresse, a gardé un esprit d’enfance, on le perçoit bien, par exemple, lorsqu’il dit à Margaret, sa fille chérie : « Je crois que tu es une fille trop indulgente, Margaret, tu m'élèves mal !... » Et les enfants lui manquent beaucoup, comme il le confie à Margaret venue le visiter alors qu’il est emprisonné dans la Tour de Londres : « Je manque de cris d'enfants ici. Le concierge de la porte sud a une petite fille. En montant sur mon banc, j'arrive quelquefois à l'apercevoir dans la cour. Mais c'est une petite prisonnière déjà, elle est sage et ne crie jamais. »

                D’autres personnages, nettement moins innocents, ont, eux aussi, la nostalgie de l’enfance, d’une pureté perdue. C’est ainsi que le roi confie à Anne Boleyn : « Je suis roi. Et j'ai ma besogne de roi que les hommes s'acharnent à rendre puante. Quelquefois à Westminster, pendant la messe, je  regarde l'enfant de chœur. Je voudrais être l'enfant de chœur. » De même, Cromwell pénétrant dans la cellule de More et le trouvant en train de dormir « comme un enfant » lui dit : « Heureux sommeil des consciences tranquilles !... Je vous admire beaucoup, Sir Thomas. Je sais que vous me tenez pour une canaille et un serviteur douteux de mon prince, mais il y a au cœur des canailles, je ne vous l'apprends pas, vous qui savez tout du cœur des hommes – une curieuse nostalgie de l'honnêteté. J'ai été un petit garçon moi aussi, Sir Thomas, rêvant sur des livres d'images... Et puis j'ai compris que la vie n'était pas une histoire en images et qu'il fallait refouler cette nostalgie-là pour survivre. »

                L’enfance affleure donc chez les personnages d’Anouilh, du plus pur au plus crapuleux, et les comédiens seront bien inspirés d’en tenir compte. Même Anne Boleyn est une petite fille, plus qu’une femme fatale. « Elle a éclaté de rire comme une enfant », dit une didascalie. Son badinage a la légèreté de l’enfance, et pourtant, quelle ironie tragique, quand on sait que la pauvre reine finira décapitée, comme Thomas More, comme Cromwell et comme les autres épouses d’Henri VIII… « Je peux le dire à mon Seigneur, tant qu'il aimera baiser ma tête, il ne la fera pas couper, mais depuis que je suis toute petite... la Bible m'ennuie... Je te dis ça à toi, Henri, parce que tu es mon amant... Mais ne le répète pas au Roi ! Tu sais que c'est le chef de l'Église maintenant, ça pourrait me faire des ennuis... » Les jeux d’enfants, chez Anouilh, nous conduisent ainsi à la lisière du tragique, tout en redoublant le jeu théâtral, en lui faisant écho.

                Thomas More ou l'homme libre et la multiplication des langages artistiques

                Il y a d’autres échos dans le théâtre d’Anouilh, qui prennent parfois beaucoup d’importance. Ainsi, à la première lecture de Thomas More ou l’homme libre, pièce parue en 1987 aux Éditions de la Table Ronde, juste après la mort du dramaturge, on a vraiment l’impression de découvrir un scénario de film. En réalité, les deux langages dialoguent, se mettent réciproquement en valeur et soulignent la dimension artistique de l’œuvre.

                À la fin de la première scène par exemple, quand la fille de Rupert demande à son père qui est en train d’écrire la vie de Thomas More : « Celui à qui on a coupé la tête ? » une séquence filmée est insérée dans la pièce :

                « Plan de la tête de Thomas More, un sourire mystérieux et apaisé aux lèvres, les yeux clos, à genoux devant le billot. Le bourreau lève son épée.

                Dans la foule devant la Tour de Londres. Un bruit sourd, un frémissement dans la foule. On voit Rupert plus jeune, serré contre Margaret, tout pâles, tendus tous les deux. Margaret cache son visage contre la poitrine de Rupert, en sanglotant. Rupert la serre davantage contre lui. On reste sur son visage pâle, les traits durcis, une résolution farouche dans les yeux. On entend sa voix. »

                Par ailleurs, cette « voix de Rupert » n’est pas celle du comédien jouant le rôle de Rupert, c’est celle du biographe de Thomas More, qui a décidé, plusieurs années après le drame, d’écrire la vie de son beau-père. Ce qui crée un autre écho, un entrecroisement intéressant et original, entre deux genres littéraires : la biographie et le théâtre. Dans la pièce de Robert Bolt, Thomas More ou l’homme seul (1963), on ne trouve pas cette association de différents modes d’expression, pas plus que dans le film de Fred Zinnemann qui en a été tiré, Un homme pour l’éternité (1966). Mais dans le Thomas More d’Anouilh, on trouve trois langages artistiques qui se répondent avec subtilité et se mettent mutuellement en valeur : le théâtre, le récit biographique et le cinéma.

               Il ne nous a hélas pas été possible de conserver cette dimension cinématographique de Thomas More ou l’homme libre : il nous aurait fallu des moyens que nous n’avons pas. Cependant, comme la séquence filmée de la décapitation de Thomas More revenait plusieurs fois dans la pièce, je l’ai remplacée en exposant, à plusieurs reprises, un tableau de la décapitation de Thomas More, peint par Olivier Maas, et où les personnages principaux de la pièce : Thomas More, Rupert, Margaret, Alice, Lady Allington, lord de Norfolk, Cromwell, Rich, Henri VIII, Anne Boleyn et le Lieutenant, apparaissent sous les traits des comédiens qui les incarnent. Il y a donc un peu de « peinture dans le théâtre », à défaut de « cinéma dans le théâtre ».

                Quant au « récit biographique dans le théâtre », celui de Rupert, le gendre de Thomas More, il est conservé par l’utilisation de voix off, apportant la force de sa perspective historique. À cela s’ajoute la « musique dans le théâtre », avec de brefs intermèdes de musique Renaissance (Tallis, Josquin Desprez, Monteverdi, Roland de Lassus… ), la « danse dans le théâtre », grâce à la scène du bal, chorégraphiée par Ana Yepes et, comme je l’ai déjà mentionné, la « couture dans le théâtre », puisque les costumes du spectacle sont autant de petites œuvres d’art, en particulier ceux qu’a réalisés une couturière formée à la confection de costumes historiques.   

               Cette imbrication de différents langages permet de souligner la dimension artistique du spectacle, à l’inverse d’une mise en scène réaliste qui chercherait simplement à donner au spectateur l’impression qu’il assiste à une « tranche de vie ». Je ne pense pas ici trahir Anouilh, car j’y reconnais un procédé qui lui est cher, celui du « théâtre dans le  théâtre ». Dans d’autres pièces, comme La Répétition ou l’Amour puni (1950) ou La Grotte (1961), il l’utilise abondamment. Même dans Thomas More ou l’homme libre, on le rencontre au détour de la dernière conversation, en prison, entre le père et sa fille : « MARGARET. – J'ai rencontré Master Harry Patterson, l'autre jour – c'était un homme qui vous aimait bien – il m'a demandé tout naturellement : "Et où est votre père ?" Et quand je lui ai répondu : "Toujours à la Tour", il a sursauté, sincèrement je crois, et s'est écrié avec humeur : "Comment ? Mais qu'est-ce qui l'empêche donc de prêter le serment ? Je l'ai bien prêté, moi !" THOMAS MORE, riant gentiment. – C'est là un bon mot de comédie ! Un bon mot ingénu, comme les auteurs de pièces n'en trouvent que rarement… » Anouilh aime ainsi montrer du doigt l’artifice de l’écriture théâtrale, en parlant de théâtre – et même de comédie ! – aux moments les plus tragiques. L’insertion du cinéma, de la peinture, d’une voix off de biographe a le même effet.

                Tous ces redoublements, ces jeux d’écho, permettent au théâtre d’Anouilh, et en particulier à sa pièce sur Thomas More, d’échapper à la tentation du réalisme : il ne faut pas vouloir faire « comme dans la vie », ni imiter servilement le personnage dont on répéterait le rôle ainsi qu’un perroquet. L’ambition d’une pièce comme Thomas More ou l’homme libre est plus élevée, et la mise en scène que j’en propose essaie, modestement, d’être à la hauteur, tout comme, je l’espère, le jeu des comédiens : il s’agit de pressentir et de faire pressentir, en multipliant les approches et les langages artistiques, ce qui fait la vérité et la grandeur de l’homme, par-delà tous les masques et faux-semblants que le théâtre, en les exhibant, permet peut-être de faire partiellement tomber.


Véronique Maas, directrice artistique de Cap sur Scène, metteur en scène de Thomas More ou l’homme libre de Jean Anouilh. 





Imaginons une troupe de théâtre s’inspirant des principes du Thomas More Leadership Institute…

On s’y exercerait à mettre entre parenthèses son « envie d’exister » par soi-même (puisqu’au théâtre on s’oublie pour incarner divers personnages) et pour soi-même (tout spectacle étant destiné à être offert aux spectateurs).

On y réaliserait un « leadership intégral », chacun selon sa « vocation professionnelle », en essayant de « susciter le meilleur » chez ses partenaires de jeu, parce qu’on s’efforcerait de « donner le meilleur de soi-même », ce qui produirait, inévitablement, une belle œuvre commune.

On y pratiquerait un théâtre de l’incarnation, un théâtre de la présence : celle d’abord des personnages rendus présents, re-présentés, puis celle des comédiens tenus, dans leur offrande, à une « présence authentique », enfin, celle des spectateurs qui seraient là pour recevoir ce présent qui leur est fait.

Quel saint patron conviendrait mieux à cette troupe que celui-là même du TMLI ? Or, il se trouve que Jean Anouilh a écrit sur le saint une pièce magnifique, son œuvre testamentaire en quelque sorte : Thomas More ou l’homme libre.

La pièce associe, de manière très originale, le théâtre et le cinéma. Nous lui associerions en outre la musique polyphonique de la Renaissance et resterions ainsi fidèles à la vocation de Cap sur Scène : faire dialoguer les arts et réunir des hommes pour créer de beaux spectacles.